A qui profite la croissance ?
De nos jours les performances économiques et sociales de nos sociétés sont mesurées à l’aune de la croissance. Ce terme est utilisé pour décrire une augmentation de la production sur le long terme. En pratique, l'indicateur utilisé pour la mesurer est le produit intérieur brut (PIB - la valeur totale de tous les biens et services produits dans un pays donné au cours d'une année donnée), et le taux de croissance est le taux de variation du PIB. De même, on utilise la croissance du PIB par habitant pour mesurer la croissance du niveau de vie.
En résumé, plus le pays produit, plus le pays est riche. Mais attention, tout est relatif. Niveau de vie n’est pas synonyme de qualité de vie (les pays où les gens sont les mieux lotis ne sont pas forcément les plus riches) et la quantité de richesses d’un pays n’a rien à voir avec la répartition de ces richesses au sein de celui-ci. Ni même n’est garanti que ceux qui produisent la richesse effective soient ceux qui en profitent. Donc, quand vous entendez le premier ministre se féliciter que le taux de croissance sera de 2.5% cette année, ne vous réjouissez pas trop vite mais posez vous la question de qui en profitera.
Dans une société de consommation capitaliste telle que la nôtre la croissance est un but en soi car vitale pour le système. Les techniques de production s’améliorent d’années en années et de ce fait la productivité augmente (entre 2 à 3% par an en moyenne en France). C'est-à-dire que pour produire un même bien ou service, le temps et les moyens nécessaires à sa production diminuent d’années en années grâce aux progrès techniques. Une des conséquences c’est qu’une entreprise donnée aura de moins en moins besoin de main d’oeuvre.
Si la croissance est inférieure à l’augmentation de la productivité, alors mécaniquement le taux de chômage augmentera, et de là le cycle infernal de pertes de recettes pour l’Etat, dépenses sociales en hausses etc etc. Pour compenser l’augmentation de productivité, il faut produire plus pour embaucher, donc croître plus vite, toujours plus vite. Voilà, c’est ça la croissance. Je reconnais que c’est très simplifié et j’oblitère les effets de l’inflations, épargne, taux d’intérêts etc etc mais le processus global est je crois respecté dans ces grandes lignes.
Bon, mais alors qui profite de la croissance ? Théoriquement tout le monde.
- Tout d’abord, les chômeurs. En effet, plus on produit, plus on a besoin de main d’œuvre et plus les entreprises embauchent.
- Les entreprises et leurs salariés. Elles gagnent plus donc investissent plus sur l’avenir et augmentent les salaires.
- Les actionnaires des entreprises qui montent. Les cours de leurs actions montent (pas toujours quand même) ainsi que les dividendes versés.
- Par extension tout le monde car les charges sociales baissent ou sont attribuées à la consolidation du bien commun (plus d’argent pour la santé, l’éducation, les routes etc etc).
Mais la théorie ….. n’est bien sûr qu’une théorie….
Capital Vs Travail
La part des revenus du capital (de ceux qui ont déjà de l’argent en surplus à investir) dans le PIB est en constante augmentation par rapport aux revenus du travail (les salaires). Aux USA, la part des salaires dans le PIB est tombée de 54 % en 1970 à 46 % depuis 2003 et devrait chuter vers 40% vers 2050 (Voir «
Ce n’est donc qu’une minorité déjà pourvue qui récolte les fruits de la croissance économique, mais en plus les salariés ne subissent que les conséquences des politiques génératrices de profits.
Les actionnaires font de plus en plus pression pour que leurs investissements rapportent beaucoup à court terme, soit par les dividendes versés soit par le cours de l’action. C’est à dire que la valeur spéculative de l’entreprise supplante bien souvent sa valeur réelle, liée à ses actifs et perspectives de production. Ces actionnaires privilégieront le rendement immédiat de leurs action au dépends des investissements dans l’entreprise et de la hausse des salaires. Que ces méthodes hypothèquent l’avenir de l’entreprise et de ses salariés à long terme ou même l’intégrité de leur pays peu importe ! Ils pourront toujours vendre et investir ailleurs en temps voulus.
Pour imposer cette politique, ils ont imaginé et imposé un système de rémunération des dirigeants d’entreprise en fonction du cour de l’action et non plus en fonction des résultats (les fameuses stock options). Ils bénéficient donc en plus de la complicité des dirigeants, eux-mêmes actionnaires en stock options à hauteur de plusieurs millions, voir centaines de millions d’euros dans les cas les pires.
Le cas EADS fait école : les dirigeants actionnaires complices de certains actionnaires tout court (Lagardère) ont comploté pour tirer profit au maximum de leurs actions cachant les difficultés de production de la filiale Airbus, minant de ce fait l’entreprise, lésant les salariés impuissantes, trompant les petits actionnaires ignorants et trahissant
Un autre cas extrême est Danone. Danone ferme une usine en France rentable car les actionnaires trouvent qu’un retour sur investissement de 8% est trop peu. Avec l’argent retirée de la vente, Danone peut investir dans des activités encore plus rentables rapportant plus de 15% aux actionnaires (dont les preneurs de décisions de la boite font partis). Qu’il faille licencier en masse en France pour investir ensuite à l’Etranger dans des pays ou la main d’œuvre est iniquement exploitée n’entre pas en ligne de compte.
Ainsi, la croissance ne bénéficie de moins en moins au commun des mortels. Elle gonfle surtout les revenus du capital, c'est-à-dire de ceux déjà bien pourvus. L’employé lambda a peu de chance de voir ses revenus augmenter même si son entreprise est florissante. Tout au plus le chômeur trouvera plus facilement un emploi. Le comble est que ces revenus du capital sont beaucoup rapportent en taxe proportionnellement moins que les revenus du travail ou échappent plus facilement à l’impôt (niches fiscales, délocalisation des revenus….). Certains feront remarquer que l’actionnariat salarial a été promotionné ces dernières années, notamment lors des privatisations. L’idée n’est pas mauvaise puisque elle lierait les revenus du salarié aux résultats. Sauf que dans la réalité peu d’actions sont au mains des salariés et presque toutes se concentrent dans les mains d’une minorité d’individus qui gardent ainsi la mainmise sur els orientations stratégiques de l’entreprise. D’ailleurs, lors de chaque privatisation le gouvernement ne donnait au « bas peuple» la possibilité de n’acheter qu’une poignée de ces fameuses actions, en réservant la majorité à des institutions ou personnes phares du monde économique et politique.
Bref, plus de croissance c’est mieux, mais surtout pour les gros poissons. Pas de croissance est terrible car les actionnaires se débinent en masse sans état d’âme, et en bout de ligne les salariés trinqueront en premier par la perte de leur emploi ou la baisse de leur salaire, et par la même l’ensemble de la société qui devra prendre en charge les prestations sociales versées à ces nouveaux chômeurs..